L’édition de Noël du Spectator a publié un éditorial intitulé: « Pourquoi 2012 a été la meilleure année de de tous les temps ». Dans ce numéro, le journal militait à l’encontre de la perception que nous vivons dans « un monde dangereux et cruel dans lequel les choses vont de mal en pis ». En voici le premier paragraphe: « Contrairement aux apparences, 2012 a été la meilleure année dans l’histoire du monde. Cette affirmation peut sembler extravagante, mais elle est corroborée dans les faits par un monde qui n’a jamais connu aussi peu de famine, une telle régression des maladies ou une plus grande prospérité. L’Occident a beau rester plongé dans un marasme économique, la plupart des pays en voie de développement voguent à pleine charge vers l’avenir et leurs citoyens sortent de la pauvreté à un rythme jamais enregistré auparavant. Le nombre des victimes de guerres et de catastrophes naturelles est lui aussi extraordinairement faible. Nous vivons dans un âge d’or ».

La même idée a été développée de façon systématique dans un certain nombre de best-sellers, de « l’Optimisme Rationnel » de Matt Ridley à « The Better Angels of Our Nature » (non traduit) de Steven Pinker. Il y a aussi une version plus terre-à-terre que l’on entend souvent dans les médias, en particulier ceux des pays non-européens: Crise, quelle crise ? Regardez les pays dits du « BRIC » Brésil, Russie, Inde et Chine, ou la Pologne, la Corée du Sud, Singapour, le Pérou, même beaucoup d’états d’Afrique subsaharienne – ils sont tous en train de progresser. Les perdants sont l’Europe occidentale et, jusqu’à un certain point, les Etats-Unis, donc nous ne sommes pas face à une crise mondiale, mais simplement face à un déplacement du progrès s’éloignant de l’ouest. D’ailleurs, un puissant symbole de ce changement n’est-il pas le fait que, récemment, de nombreuses personnes originaires du Portugal, un pays en crise profonde, retournent au Mozambique et en Angola, d’anciennes colonies du Portugal, mais cette fois à titre d’immigrants économiques et non comme des colonisateurs ?

Même à l’égard des droits de l’homme : la situation en Chine et en Russie actuellement n’est-elle pas meilleure qu’elle ne l’était il-y-a 50 ans ? Décrivant la crise comme un phénomène global, l’histoire en marche reflète une vision typiquement euro-centriste provenant de gauchistes généralement fiers de leur anti-eurocentrisme. Notre « crise globale » est en fait une simple tache locale dans une histoire plus générale du progrès humain.

Mais ne sautons pas trop vite de joie. La question à se poser ici est : si l’Europe est l’expression de cette décadence progressive, qui donc symbolise le remplacement de son hégémonie ? La réponse est : « un capitalisme avec des valeurs asiatiques » – ce qui, bien-sûr, n’a rien à voir avec les habitants d’Asie et tout à voir avec la tendance actuellement claire du capitalisme contemporain à limiter, voire suspendre la démocratie.

Cette tendance ne contredit en rien le progrès tant célébré de l’humanité – c’est sa fonction immanente. Tous les penseurs radicaux, de Marx aux conservateurs les plus intelligents, étaient obsédés par la question suivante : quel est le prix du progrès ? Marx était fasciné par le capitalisme et la productivité inouïe qu’il a déclenché ; mais il a fortement insisté sur les antagonismes qu’un tel succès engendre. Nous devrions faire la même chose aujourd’hui : ne pas perdre de vue la face sombre du capitalisme mondial qui fomente des révoltes.

Les gens ne se rebellent pas quand les choses vont vraiment mal mais lorsque leurs attentes sont déçues. La Révolution française ne s’est produite qu’une fois que le roi et la noblesse ont commencé à perdre leur emprise sur le pouvoir ; en 1956 la révolte anti-communiste en Hongrie n’a explosé qu’après qu’Imre Nagy ait été Premier ministre pendant deux ans, après des débats (relativement) libres entre les intellectuels du pays ; le peuple s’est rebellé en Egypte en 2011 parce qu’il y a eu des progrès économiques sous Moubarak donnant naissance à une classe de jeunes gens instruits qui ont participé à la culture numérique universelle. Et c’est pourquoi les communistes chinois ont raison de paniquer ! Car, en moyenne, les gens vivent actuellement nettement mieux qu’il y a 40 ans – les antagonismes sociaux (entre les nouveaux riches et le reste) sont en pleine explosion et les attentes sont beaucoup plus élevées.

C’est le problème avec le développement et le progrès : ils sont toujours inégaux et donnent lieu à de nouvelles instabilités et antagonismes ; ils génèrent de nouvelles attentes qui ne pourront être satisfaites. Juste avant le printemps arabe en Egypte, la majorité vivait un peu mieux qu’avant, mais les normes par lesquelles ils mesuraient leur (in-)satisfaction étaient bien plus élevées.

Afin de ne pas manquer ce lien entre progrès et instabilité, il faut toujours mettre l’accent sur la façon dont ce qui apparaît de prime abord comme une réalisation incomplète d’un projet social signale en réalité sa limite immanente. Par exemple cette histoire (apocryphe, peut-être) concernant l’économiste keynésien de gauche John Galbraith : avant un voyage en URSS à la fin des années 1950, il écrit à son ami anti-communiste Sidney Hook : « Ne vous inquiétez pas, je ne retournerai pas à la maison séduit par les Soviétiques et prétendant qu’ils détiennent le socialisme » ! Hook lui répondit aussitôt : « Mais c’est bien ce qui me préoccupe – que vous reveniez en prétendant que l’URSS n’est pas socialiste » ! Ce que Hook craignait était la défense naïve de la pureté du concept : si les choses tournent mal pendant la construction d’une société socialiste, ceci n’en invalide pas l’idée elle-même, cela signifie simplement que nous ne l’avons pas mise en œuvre correctement. Ne détectons-nous pas la même naïveté auprès des fondamentalistes du libre marché d’aujourd’hui ?

Lorsqu’au cours d’un débat télévisé récent en France, le philosophe et économiste français Guy Sorman a revendiqué que la démocratie et le capitalisme allaient nécessairement de pair, je ne pouvais pas résister à lui poser la question évidente : « Mais qu’en est-il de la Chine » ? Il répliqua aussitôt : « En Chine, il n’y a pas de capitalisme » ! Pour un Sorman fanatiquement pro-capitaliste, quand un pays n’est pas démocratique, il ne peut être véritablement capitaliste ; exactement de la même manière que pour un communiste démocrate, le stalinisme n’est simplement pas une forme authentique de communisme.

Voici comment aujourd’hui les apologues du marché, dans un kidnapping idéologique sans précédent, expliquent la crise de 2008 : celle-ci n’est pas due à un échec du libre marché lui-même, mais bien plutôt à une réglementation excessive de la part de l’État ; par le fait que notre économie de marché n’en a jamais véritablement été une mais est plutôt restée coincée dans les griffes de l’Etat-providence. Lorsque nous attribuons les échecs du capitalisme de marché à des mésaventures accidentelles, nous nous retrouvons dans un « progrès-isme » naïf qui perçoit une solution dans une application plus « authentique » et pure d’une notion, tentant ainsi d’éteindre un feu en versant de l’huile dessus.