(Le texte ci-dessous reprend mon intervention lors du colloque « Éthique et Jouissance » du Questionnement psychanalytique en juin 2018)

La couleur de l’@ncre

Les deux exposés précédents nous montrent bien à quel point les problématiques de l’éthique et de la jouissance sont littéralement ancrées ou indissociables de la pratique analytique – et du coup de la nécessaire réflexion autour ! Tant l’exposé de Diane que celui de Christian mettent bien en lumière de quelle manière l’idée d’éthique comme celle de la jouissance obligent à mettre en question leur existence (autant que leurs similitudes ou différences) à partir de quelque chose d’un peu étrange – Unheimlich – qui s’apparenterait à ce qui borde, indique la limite mais en même temps lui donne sa consistance, ce qui pourrait être assimilé à quelque chose de l’ordre d’un trou ou d’une inexistence, plutôt qu’une existence ; d’une absence (ab-sens) plutôt qu’une présence…

Dans les deux cas en effet on constate facilement que la rigueur du questionnement est à la hauteur du penseur qu’on y associe ! Ricoeur et Kant mettent chacun à leur manière, presque en chiasme, s’opposant à mesure que l’Autre – le nôtre, Lacan… – s’en amuse, l’importance non seulement de la Loi et le rapport humain à celle-ci, mais de manière bien plus singulière, la façon dont cette Loi suppose l’existence d’un cadre, d’une structure, d’un certain rapport, pour permettre à chacun de ses termes signifiants d’exister !

Je me rends bien compte que ça fait pompeux dit comme ça et j’entends aussi de façon très régulière à quel point la psychanalyse ne peut pas s’abaisser à devenir « philosophique » au risque d’en perdre son âme, mais surtout son côté pratique ! Sa manière d’être avant tout, et par dessein, ancrée dans l’Action et non une Réflexion trop théorisante.

Je serai plutôt d’avis qu’on ne peut justement pas se passer de cet antagonisme – qui nous oblige dès lors à reconnaître une nécessaire place à la réflexion philosophique ! – car la moindre tentative de sortir de la théorisation par l’exemple de cas nous montrera à quel point non seulement ces cas (particuliers) se révèlent spécifiques dans la manière qu’auront chacun des analysants d’en lier le récit, mais que de la même manière l’analyste qui se laisserait tenter par sa propre version de l’histoire, devrait soit laisser de côté un lien essentiel au transfert, soit se rendre compte qu’il parle de lui-même et plus de cet « effet de Vérité » que le travail analytique produit chez l’analysant.

Ce lien étroit entre philosophie et psychanalyse mis en lumière une nouvelle fois, je ne peux faire autrement que de le prolonger par, vous l’aurez deviné, non pas une mais DEUX… blagues ! J’ai choisi la « blague » car, si la Vérité du parlêtre se décline généralement de manière Mythique, exprimée et refoulée de façon classiquement tragique. Il peut – cet effet de Vérité – opérer son retour de manière Comique. (Désolé pour la longueur…)

La seconde blague est un peu plus vulgaire mais est également une blague de comptoir. Cette fois-ci un comptoir auquel je me trouvais mais c’est une autre histoire…

Trois canards rentrent dans un bar et s’asseyent au comptoir, sous le regard ébahi du barman qui n’a, évidemment, jamais vu ça ! Un peu inquiet mais avant tout curieux, il s’approche et leur demande ce qu’ils souhaitent consommer. Le barman s’exécute et leur ramenant les bières qu’ils ont commandées et ne peut s’empêcher, en s’approchant du premier canard :
– « Pardonnez-moi, euh… chers… canards mais c’est la première fois que je sers des clients comme vous, est-ce que ça vous dérange si on cause deux minutes et que je vous pose deux ou trois questions ? »
– « Pas du tout », répond le premier, « qu’est-ce que vous voudriez savoir ? »
– « Hé bien, je ne sais pas trop… Déjà, comment vous vous appelez et puis ce que vous faites dans la vie, la routine quoi ? »
– « Pas de souci ! Pour ma part je m’appelle Riri et je mène, assez simplement, une vie de canard. J’me lève le matin, je mange, je rentre dans la marre, j’me ballade, je sors de la marre, je rentre dans la marre, je sors de la marre… »
Un peu soulagé par la banalité des propos de Riri, le barman se rapproche du second canard pour lui poser la même question, à quoi le second canard répond :
– « Oh, ben c’est assez simple, je m’appelle Fifi, j’ai une vie de canard, je rentre dans la marre, je sors de la marre, je rentre dans la marre, j’en ressors, à longueur de journée… »
Là, le barman croît bien évidemment – comme tout le monde – avoir trouvé une certaine logique et s’approche confiant du troisième canard :
– « Laissez-moi deviner ! Vous, vous vous appelez Loulou et… »
Sur quoi le troisième canard complètement excédé l’arrête immédiatement en hurlant :
– « Non !! Moi je m’appelle la Marre et j’en ai vraiment marre !!! »

La seconde blague me vient de Slavoj Zizek, depuis son ouvrage « Bienvenue dans le désert du Réel » :

« Dans une vielle blague datant de la défunte République démocratique allemande, un travailleur allemand trouve du travail en Sibérie. Sachant que tout son courrier sera lu par la censure, il dit à ses amis : Mettons-nous d’accord sur un code. Si vous recevez de moi une lettre écrite à l’encre bleue ordinaire, je dis la vérité ; si elle est écrite à l’encre rouge, je mens. Au bout d’un mois, ses amis reçoivent la première lettre, à l’encre bleue : « Tout est formidable ici, les magasins sont pleins, la nourriture est abondante, les appartements sont grands et bien chauffés, les cinémas projettent des films occidentaux, il y a plein de belles filles peu farouches, la seule chose introuvable ici, c’est de l‘encre rouge. »

Alors, restons philosophiques n’est-ce pas ? Que peut-on dire de ces blagues en imaginant que l’une serait plus philosophique et l’autre psychanalytique ?

L’idée est pour moi que dans les deux cas, comme souvent avec des blagues qui doivent être finalement « performantes » discursivement, on a affaire à une « rupture logique » du sens, de ce qu’on attend logiquement par la suite. On a beau le savoir AVANT le début de la blague, tout l’effet comique émerge du fait que – de l’extérieur – nous sommes incapables de situer à l’avance le point ou la charnière de rupture logique qui engendrera l’effet comique de la blague.

Pardonnez-moi une demi-seconde mais j’aimerais au passage soumettre trois idées comme objets/sujets de réflexion que je ne développerai pas ici :

  1. Le côté « sexuel » de la première blague et la manière dont ce sexuel est associé de manière « masculine » à l’action et de manière « féminine » à la passivité. Et je ne parle pas ici de ces termes dans leur acception analytique contemporaine, même si l’équivoque autour de l’origine du discours freudien…
  2. Le rapport bien trop peu exploité dans l’histoire de la psychanalyse, ou de l’Histoire tout court, à la comédie comme manière d’ancrer le récit, plutôt que traditionnellement sous la forme tragique qui semble être « canonique » lorsqu’il s’agît de rendre la substance du récit proprement « humaine ».
  3. Tant qu’à faire, le lien entre les deux : le tragique ne nomme-t-il pas particulièrement bien la nécessité liée à la structure du récit, alors que le comique met en lumière la nécessaire rupture, l’exception logique qui fait naître le nouveau ?

Tout ça pour revenir à la structure commune de nos deux blagues, ainsi qu’aux différences entre elles, autour desquelles je tenterai d’articuler mon propos. Pour faire simple, comme je le disais, dans les deux cas il s’agît de jouer avec la manière de faire et défaire les « liens logiques » entre le corps de l’histoire et la « chute », la façon dont le dernier argument de l’équation se « sépare » du reste pour donner à l’ensemble sa particularité, celle d’être une blague. Mais où se situe alors la différence entre les deux histoires et pourquoi la seconde serait-elle plus analytique ?

Je pars du principe que la rupture comique de la première blague ne remet pas en cause la « totalité » (le Réel) de l’histoire à laquelle elle appartient, alors que c’est le cas pour la seconde. On voit bien que lorsqu’on attend « Loulou » comme réponse et qu’on a droit à « La marre, j’en ai marre » on casse littéralement la logique narrative, le temps logique du récit, mais qu’on peut en quelque sorte « additionner » chacune des pièces pour donner une sensation de « totalité » qui aurait simplement été momentanément rompue – une part « logique » du récit fait son retour. On remplace une pièce de Lego bleue par une rouge mais on garde l’objet qu’on a fabriqué.

Pour la seconde blague, ce qui la rend plus analytique est la façon dont la chute appartient dès le départ – évidemment sans qu’on s’en rende compte ! – à la forme du récit. La dernière phrase concernant le manque d’encre rouge tombe bien évidemment à la fin, sinon nous n’avons pas de chute, mais pourrait facilement être « déplacée » à l’infini. L’effet comique fait ici de la couleur de l’encre le « passager clandestin » du récit depuis son départ, voire même l’élément imperceptible – le manque (tiens, revoilà le vide) d’encre – qui permet de structurer l’histoire. De la même manière qu’un analysant vient avec la « vérité » de son symptôme, ce n’est pas l’existence de celui-ci qu’on remet en cause, mais ça place logique dans la structure du récit. Pourquoi « ça jouit » précisément à cet endroit-là ?

C’est là que j’aimerais m’attarder un instant sur la notion de Jouissance et la place qu’elle occupe dans le corpus philosophico-analytique. Je pense que nous serons tous d’accord que cette notion qui fait écho à la Pulsion freudienne, nous renvoie tant vers le noyau « Réel » de notre pratique que vers la manière essentielle (!) dont la notion de « sexuel » a été élaborée au long de l’histoire de la psychanalyse. D’autres exposés aujourd’hui iront (je pense) dans un sens que je ne développerai pas ici et ce n’est pas contre eux que je souhaiterais m’exprimer mais bien plutôt avec et en parallèle.

Évidemment, un corps « ça se jouit » mais mon pari ici est qu’en tant que « parlêtres », notre rapport aux mots se jouit de la même manière que notre rapport au corps ! Que précisément dans le langage, l’ambiguïté qui persiste autour de la sexualité comme omniprésente met superbement en lumière les fonctions de métaphore, de métonymie et d’impossible liées à ce qu’on nommera Réel et Inconscient. Pour faire court donc, sexuel est ici le nom de la rencontre entre l’impossible à dire du langage et plus prosaïquement, celle des corps. Il n’y a qu’à penser aux sons que nous produisons « pendant l’acte ». Ils ne rentreront dans aucun dictionnaire mais ne sont certainement pas dénués de sens ! Je n’ai pas le temps de développer cette idée ici mais je ne doute pas que chacun peut en imaginer une idée de départ…

Je tenterai donc pour finir cette brève conclusion à notre matinée ensemble, de faire un lien avec les sources de la philosophie (occidentale) à l’endroit de l’ontologie, du langage et fatalement, de leurs répercussions éthiques en général. Le tout, bien évidemment, sans oublier notre passager clandestin !

Pour illustrer le tout, non pas une nouvelle blague cette fois, mais un détour par la philosophie et la philologie au travers d’une rencontre entre Barbara Cassin et Démocrite, le représentant de la théorie « atomiste » de la philosophie autour de -460 (considéré comme un contemporain de Socrate). Le rôle de « linguiste » de Barbara Cassin est ici absolument déterminant dans notre manière de saisir la subtilité de la pensée de Démocrite au travers de la « double négation » liée au Grec ancien, sans laquelle il serait impossible de dégager la subtilité de la réflexion démocritéenne. Nouvelle rencontre donc, langagière, autour des particules élémentaires de la Vie.

Dans une discussion que je n’ai pas le temps de déplier aujourd’hui, Démocrite débat avec ses collègues de l’existence de particules élémentaires à la base de l’Univers et de la vie. La question fondamentale devient vite une sorte de « Ok, on veut bien imaginer des petites particules élémentaires s’assemblant dans tous les sens pour composer la matière, les briques de notre univers, mais ça n’explique pas encore l’émergence de la première brique ! »

C’est en ce sens que les choses prennent une tournure « ontologique » et donc proprement philosophique. La question centrale qui nous occupe avec Démocrite et ses collègues est le fait que reconnaître l’existence d’une chose ne permet pas encore d’en expliquer la « cause logique », l’origine… Nous sommes là confrontés au problème de base de l’ontologie et à la première réponse philosophique qu’on peut lui apporter : le principe de non-contradiction qui interdit d’affirmer et de nier le même terme ou la même proposition ! « Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose » (Aristote, livre Gamma). On pourra rapidement le résumer avec Barbara Cassin au travers d’un tableau qu’elle dresse dans « Il n’y a pas de rapport sexuel » (Éd. Fayard 2010) :

Barbara Cassin, illustration dans

On vient de voir la réponse qu’Aristote (-384) a apporté au problème insoluble jusqu’à présent de l’existence des choses. Mais Démocrite voyait les choses différemment avant lui et ce n’est pas parce que le modèle aristotélicien s’est imposé que le modèle atomiste en perd automatiquement tout intérêt. Comme on le voit ci-dessous, les idées de régulation et de non-contradiction sont particulièrement séduisantes lorsque nous sommes confrontés à un problème. Que dire d’un symptôme !! Mais nous voyons immédiatement que le choix du « dernier » Lacan semble plutôt s’éloigner du modèle traditionnel pour situer le PAS de la pensée ou du langage ailleurs. « Là où ça parle, ça jouit, et ça ne sait rien » …

Démocrite donc, nous fait cadeau de ce que Lacan appellera « Le cadeau du Réel radical » ! Au passage, je m’amuserai volontiers d’un parallèle entre un « retour à Démocrite » et un « retour à Freud » … En effet, confronté aux objections de ses camarades sur la présence ou l’absence d’une chose – 0 ou 1 – Démocrite contourne le problème de manière fascinante en forgeant un mot nouveau dans la langue grecque (au travers d’une COUPE, dans un autre parallèle avec le trait unaire), sous la forme du « DEN ». Chaque élément de cette invention est à prendre en compte pour lui rendre justice et j’en manque certainement plein, mais voici ce que j’en dirai aujourd’hui :

Den est un mot forgé « à l’envers » de manière passionnante. Il représente la consistance de la particule élémentaire de toute matière, l’atomos mais forgé à partir d’une coupe dans la négation d’un autre terme – négation qui en Grec ancien est DOUBLE ! Je vous parlais tout à l’heure d’un passager clandestin du sens, s’il y en a un qui mérite la palme, c’est sans conteste le den démocritéen.

Négation donc, mais de quoi ? Justement, du fondement même de la réflexion philosophique et de toute ontologie, le UN qui totalise la pensée et s’oppose au néant de l’inexistence. Ce « Un » qui en Grec ancien se prononce HEN ! Au passage, un « H » qui nous permet de faire un pas de plus en direction d’une (h)ontologie lacanienne !

L'invention du den par Démocrite

L’homophonie entre « un/in (% ien/iun) » nous renvoie directement vers le noyau de notre thème commun précédent « l’Identification » et ses rapports difficiles au trait unaire, à l’un-dividuation qui a néanmoins besoin de la présence/absence d’un Autre pour se constituer de manière primordiale.

Rencontre, nouage, entre deux impossibles, celui de l’objectivité à travers l’éthique, et celui de la subjectivité à travers la jouissance. Cependant le champ commun, l’intersection de ces deux consistances nous donne peut-être la possibilité d’aborder notre réalité avec plus de sérénité et une insistance peut-être moins grande du côté de la Raison qui finira toujours par dire « non » …

Au passage, une remarque sur la « magie » de l’invention démocritéenne – créer du neuf à partir d’une façon de démembrer l’ancien – ne fait-elle pas écho de manière intéressante à l’émergence d’un signifiant nouveau, ou d’une traversée du fantasme ? On pourrait aussi voir ici la possibilité de l’émergence d’une subjectivité nouvelle. Peut-être le signe d’un nouvel « écho » subjectif entre signifiants ? Si on peut s’amuser un peu ici, ce qui est troublant est la manière d’imaginer les mêmes signifiants produire une autre subjectivité. Un effet de parallaxe à l’endroit de l’émergence du Sujet qui nous amène ironiquement à imaginer que cette subjectivité n’existe pas plus que l’altérité qui la fait naître. Sinon dans l’absolue nécessité de l’apparition/disparition d’une « Réalité » comme leurre d’une consistance qui n’aura jamais existé, sinon dans le (faux) souvenir nostalgique qui alimente les consciences…

Christian nous parlait d’éthique de l’inconscient. Je suis là absolument d’accord avec lui. Cependant, il me semble que ce n’est pas parce-que l’inconscient est à la racine de notre réflexion éthique qu’elle doit se limiter à cette dimension. Au contraire, il me semble qu’à se nourrir d’une dimension inconsciente en général, toute éthique (sujet, individu, société) en sortirait grandie. Cet effort demande évidemment de prendre en compte le caractère profondément paradoxal d’une éthique au-delà du Désir, une éthique du Réel, en traversée du sens commun.

L’inconscient donc, admet parfaitement la contradiction – contrairement à Aristote – et la bande de Moebius avec ses deux faces en une, en est une belle expression. Le paradoxe qu’il soulève est celui d’une différence entre un point de vue « local » et un point de vue « global ». La métaphore de la coupure signifiante nous permet ici de réfléchir aux impasses qui alimentent la réflexion analytique et la difficulté de distinguer sujet et objet, tant dans leur émergence que leur impossible rapport, toujours sexuel.

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